Le Musée de l'Avenir
Tu veux connaître ton avenir ? Facile : à Madère, sur les hauteurs de la capitale, dans le Jardin botanique, tout est écrit. Et c'est moche.
Si tu vas un jour à Madère -c'est une mauvaise idée : tout n'existe ici que grâce aux touristes, donc à la différence de niveau de vie entre chez toi et ici et au pétrole. Si tu vas à Madère, disais-je, tu peux aller au Jardin botanique qui surplombe la capitale. Si tu prends à gauche à l'entrée, tu arriveras à une innocente maison blanche à volets de bois peints en vert foncé, juste après le parterre d'orchidées rescapées de l'incendie de l'été 2016.
Si tu en franchis le porche, tu rentreras dans le plus petit musée que je connaisse. En deux pièces de trente mètres carrés, il te montre le passé, le présent et l'avenir. C'est un grenier à peine mieux éclairé que les autres, à peine plus haut de plafond. La première salle renferme quelques quintaux de fossiles, certains en vrac dans des boîtes en carton numérotées, d'autres collés sur des bristols qui comportent une légende tracée à l'encre brune à la plume métallique. Sur des étagères vitrées dorment des animaux dans du formol.
Cette première pièce est un cimetière -tous les musées sont des cimetières d'une espèce ou d'une autre. Tout comme ta moto finira un jour désossée dans une casse, ici nos ancêtres s'entassent pêle-mêle ou s'affichent en rang. Coquillages et coraux, carénages et jantes. Unique différence : ici, personne n'achète. Le visiteur lambda parcourt d'un oeil distrait ces trésors pour spécialiste ; tout comme aux Coupes le badaud déambule et passe sans voir cette pépite qui émerge du fatras.
Ta place sera au musée, un jour, toi aussi. Toi qui t'enorgueillis d'avoir acheté une CB 750 K3 neuve -K0 faudrait pas rêver non plus, qui parles de ta GTR avec des trémolos dans la voix, qui soupire sur le temps des Guzzi à carbus, qui sais encore régler l'allumage d'une 350 GT, qui a connu les très riches heures des freins inboard, ton avenir ressemble à ces poissons qui nagent dans leurs flacons puants. Tu pleures ta première Dominator, la GSX-G avec laquelle tu as fait ton tour d'Europe, cette XL 600 même pas R qui t'a emmené jusqu'en Mauritanie sans même une crevaison.
Mais pousse la porte de la deuxième pièce. Ici, c'est le royaume des bêtes empaillées. Vidées de leur substance, il n'en reste que la surface, l'enveloppe. Les visiteurs qui défilent devant les vitrines, c'est la génération "MT-Z-X" d'aujourd'hui, imperméable aux années 70 ou 80 qu'elle n'a pas connu. La plupart des oiseaux exposés ici ont disparu, tués par la pollution, les nouveaux prédateurs, les agriculteurs. Toi, tu parles de motos dont l'Argus a perdu la trace -même ton assureur en a égaré le type dans ses bases de données. Il n'y a plus que les vieux scrogneugneux pour savoir de quelle moto il s'agit. C'est pas de la bécane prestigieuse, de celles qui -justement- ont leur place dans les musées, mais l'équivalent à l'époque de nos chinoiseries actuelles qui sont condamnées à rouiller lentement au fond d'une décharge avant d'être recyclées en attache-trombones ou en passoire en solde.
Je suis cet oiseau rongé doucement par le temps, dont les plumes finissent en poussières et en crottes d'acarien sur les étagères vitrées. Je suis cette otarie morte depuis un demi-siècle qui n'en finit pas d'agonir sur son présentoir cuivré, la fourrure usée par des milliers de caresses, craquelée par le maigre soleil. Au centre de la pièce, un petit requin aux yeux énormes, une grande tortue et deux autres créatures dont je ne me souviens plus, tout comme j'oublie la forme du coude d'échappement de la XLS 250 ou la disposition des compteurs de la CBR 1000 premier modèle.
Si tu vas à Madère, fais un crochet par le musée du Jardin botanique : c'est un musée comme on n'en fait plus, plein de la gravité digne du deuil, de l'odeur acide de la vieillesse et du soupir poignant de ce qui ne sera jamais plus.
Commentaires
ouah le spleen!
18-09-2018 08:19attention au torticolis à force de trop regarder en arrière (il y a des rétroviseurs pour ça, MDR), c'est devant aussi que ça se passe. le passé pollue le présent, mais il permet aussi d'écrire le futur, question d'équilibre.
courage, c'est encore l'été pour quelques heures.
un authentique poéte
18-09-2018 12:04"Mieux vaut la fin d'une chose que son commencement...
18-09-2018 14:14Mieux vaut aller dans une maison de deuil que dans une maison de festin..."
L'Ecclésiaste...
Mais c'est le privilège des vivants que de méditer sur l'avenir !
Merci !
Je reviens, je vais me pendre...
18-09-2018 17:52merci pour ce moment.
18-09-2018 18:49ça me rappelle de bien profiter du présent, de me servir du passé pour construire mon futur.
bonne fin d'année et étrange noël "monsieur Jack".
Voilà une chronique qui donne la pêche de bon matin ! Pour ceux qui ont oubliés que ns sommes mortels et qu'il est grand temps de faire qq chose de sa vie.
19-09-2018 08:28Ceci dit, j'ai adoré l'authenticité des chroniques TT auvergnates et ardéchoise de cet été. Des écrits simples où l'on se retrouve (j'ai craqué à plus de 50 balais pour une AJP 250 à moteur Honda XLS... et c'est vrai que le TT c'est casse gueule) et qui donnent encore plus envie d'aller dormir seul au fond d'une campagne paumée à la belle étoile… sans rien à grailler.
Finalement, ns sommes nombreux à rêver de plans d'ermites (motorisées ou pas)
Merci à toi KPOK pour tes chroniques vertes, roses ou moroses. Continue, nous t'aimons.
Un titre malin, quasi-subliminal, guidant vers ce billet troussé avec élégance et portant la marque brillante du désespoir, un fumet de champignons -vénéneux ?- comme on peut en sentir en poussant la porte d'une vieille cabane abandonnée à l'orée du bois, le Repaire est parfois (et pour notre plus grand plaisir, mille merci à KPOK, je pense en particulier aux compte-rendus de sa récente randonnée initiatique en Bourgogne), prétexte à d'inattendus mais salvateurs vagabondages.
22-09-2018 15:31Pourquoi, je ne saurais le dire, me revient ici à l'esprit le souvenir de l'amorce de serrage (forme de "dépucelage" mécanique disparu, semble-t-il, avec les progrès des alliages et des lubrifiants modernes) du petit monocylindre horizontal de mon Honda SS50, parti raide de neuf du "Mégastore" (pour l'époque) Murit de la rue Lacordaire dans le 15ème pour rejoindre l'Aveyron un jour de Pâques à la fin des années 60 (on est pas sérieux quand on a 17 ans, c'est bien connu) et qui trébucha ainsi sur les premiers reliefs accentués d'Auvergne du côté d'Issoire.
Mystère, bizarrerie hasardeuse des association d'idées, ou bien encore l'amère mais finalement très apaisante saveur de la jeunesse évanouie mais aussi, peut-être et sans doute, l'écho du vacarme silencieux des grands cimetières sous la lune (merci à Bernanos sur ce coup-là ).
Et au bout du compte, une très forte envie d'aller à son tour voir Madère avant que tout cela ne soit fini (on dirait le refrain d'une chanson d'Hervé Vilard...).